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[Reportage] Les zones rurales, l’angle mort de l’éducation aux médias

Tours 2025

12 Mar 2025

Si les ateliers d’éducation aux médias et à l’information ne cessent de se multiplier, les zones rurales restent souvent sur le carreau. Malgré les difficultés de mobilité et de ressources, Raphaël Pasquier propose chaque semaine des ateliers d’EMI aux collégiens de Briouze et Putanges-le-Lac.
À Putanges-le-Lac, Raphaël Pasquier prépare avec les élèves de quatrième un podcast autour de l'engagement au service des autres. Photo : Lucie Feuillolay/EPJT

« Lorsque qu’un journaliste fait un reportage, décide-t-il du sujet seul ou bien est-il sous l’emprise de quelqu’un ? » s’interroge Elouan. « Je ne suis sous l’emprise de personne », lui répond Raphaël Pasquier. Le mardi 4 mars, le journaliste pigiste pour Grand-Format anime trois ateliers d’EMI (éducation aux médias et à l’information) auprès d’élèves de quatrième en zone rurale. Les questions fusent.

Le rendez-vous est d’abord donné à Briouze (Orne), village de 1 500 habitants. Dans la salle informatique du collège du Houlme, 20 des 154 élèves de cet « établissement familial » se tiennent face au journaliste. Ensemble, ils préparent un podcast sur la culture en milieu rural. « Pour capter leur attention, il est primordial de produire du contenu qui s’inscrit dans leur réalité locale », explique l’intervenant.

Dans le cadre de ce module de 20 heures, les élèves auront l’occasion de se familiariser avec le métier de journaliste, faire des interviews et utiliser le matériel radiophonique. Une expérience essentielle selon Blandine Laluc, co-organisatrice du projet : « En se retrouvant acteur, les élèves se sentent concernés. L’intervention d’un journaliste crée du dialogue. Ils accèdent au monde extérieur. »

Malgré tout, bavardages et chamailleries sont de la partie. Pour cause, une distance certaine avec le journalisme : « Je ne m’informe jamais. Je trouve cela trop stressant et déprimant », explique Salma, 13 ans.

Raphaël Pasquier forme les élèves de Briouze (Orne) à l’interview. Photo : Lucie Feuillolay/EPJT

Même agitation et distance chez les élèves de Putanges-le-Lac (Orne). Concentrés en ville, là où il y a du travail, les journalistes ont déserté la ruralité. Or, « l’accès inégalitaire à l’éducation aux médias est un véritable problème en termes de vie démocratique », déplore Raphaël Pasquier.

DES CONTRAINTES EN TERMES DE MOBILITÉ

Mais faute de transport en commun, les problèmes de mobilités persistent. Difficile donc pour les établissements de trouver des intervenants. « Je suis obligé d’optimiser. J’ai sept heures d’EMI aujourd’hui avec trois classes différentes », développe celui qui comptabilise plus de deux heures trajet pour la journée.

« C’est un vrai sujet. Il est très compliqué pour les établissements de trouver des intervenants », déplore Caroline Luther, co-organisatrice du projet de de Putanges-le-Lac. La faute aux politiques publique, selon Élodie Cerqueira, président du Club de la presse Centre-Val-de Loire : « Le discours politique est avant tout tourné vers les zones prioritaires. La ruralité est le parent pauvre, l’angle mort de l’éducation aux médias. Or, les zones rurales devraient être traitées de la même manière que les quartiers prioritaires. »

RÉPONDRE À DES BARRIÈRES FINANCIÈRES

Difficulté aussi pour les établissements qui doivent intégrer l’éducation aux médias dans un budget déjà serré. « On voulait organiser une visite dans une rédaction. Mais avec le bus, la sortie nous aurait coûté près de mille euros. On a donc dû annuler », regrette Blandine Laluc.

Au niveau gouvernemental, le Clemi (Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information) tente de lutter contre cet enclavement. « Nous offrons la possibilité aux établissements de recevoir gratuitement de la presse et nous pouvons former les professeurs à l’EMI par exemple », explique Rouchie Thomas, chef de projet au Clemi.

Mais là encore, les projets peinent à décoller. « Je souhaitais proposer un partenariat à Ici pour mettre un place un projet podcast et aller au contact des élèves qui ne peuvent pas se déplacer. Mais cela n’a pas abouti. Il été trop compliqué et couteux pour eux de détacher un journaliste », poursuit-il.

Si l’intervention de Raphaël Pasquier est rendue possible dans ces deux collèges, c’est notamment grâce au Pass Culture. Or, le ministère de l’Éducation nationale a annoncé en janvier dernier le gel du budget de la part collective de ce dispositif pour l’année 2024/2025. Blandine Laluc, s’inquiète : « Nous sommes dans le flou. »

Lucie FEUILLOLAY/EPJT