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[Le résumé] Vingt ans après Clichy-sous-Bois : le traitement des quartiers populaires a-t-il changé ?

Tours 2025

11 Mar 2025

Entre manque de représentation et traitement médiatique stigmatisant, les quartiers populaires - et surtout leurs habitants - peinent encore à être dépeints de manière fidèle.
Benoît FAUCHET, Anissa RAMI, Helena BERKAOUI, Gilles BRUNO, Erwan RUTY. Photo : Nauholna Karyna/EPJT

Avec Helena BERKAOUI, rédactrice en cheffe du Bondy Blog ; Anissa RAMI, journaliste Booska P membre de l’Association des Journalistes Antiracistes et Racisé.es ; Benoît FAUCHET, journaliste à l’AFP et Erwan RUTY, fondateur du MédiaLab93.

Animé par Gilles BRUNO, fondateur et rédacteur en chef de l’Observatoire des Médias.

 

Les enjeux

Vingt ans après les révoltes urbaines qui ont marqué la France après la mort de Zyed et Bouna, quelle couverture médiatique des quartiers populaires ? La concentration des médias s’accentue et le paysage médiatique n’a jamais été aussi fragmenté, avec une défiance grandissante envers les médias traditionnels. De ce fait, comment recréer du lien entre le public de ces quartiers et les journalistes ? Comment résoudre le déficit de représentation dans les rédactions ?

Ce qu’ils ont dit

Helena Berkaoui (Bondy Blog) : « Le BB est un média associatif né en 2005 après la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois, d’un besoin de créer un contre-narratif par rapport à la couverture médiatique de l’époque. Il y avait déjà une représentation des jeunes des quartiers populaires qui n’était pas fidèle à la réalité. » 

« L’idée est de se ressaisir du narratif médiatique, raconter les quartiers tels qu’on les voit et qu’on les vit. Aujourd’hui, le BB c’est un média ainsi qu’un lieu de formation et d’éducation aux médias afin de produire une autre information. » 

« Aujourd’hui, on parle beaucoup de la délinquance des mineurs. Mais si on regarde de près le travail de sociologues comme Marwan Mohammed, on voit qu’elle a en fait diminué. Il y a donc une surfocalisation sur les quartiers populaires et la figure du jeune homme racisé et musulman, avec un racisme déguisé, qui ne l’est plus dans certains médias comme CNews. »

Benoît Fauchet (AFP) : « Nous avons une équipe de 8 journalistes qui couvrent le nord de l’Île-de-France et notamment le 93. Cela nous permet d’être présents sur ces territoires de manière continue et pas seulement quand des faits divers se produisent. On est là avant, pendant, après. C’est très important. » 

« Il faut que ce qu’on raconte soit le plus documenté et approfondi possible. On produit des analyses en donnant la parole à des sociologues, politiques, etc. Il faut produire du sens au-delà du hard news. »

« Sur beaucoup de faits divers, les premières sources sont policières, au mieux judiciaires. Mais on ne prend pas de sources syndicales policières comme argent comptant. C’est toujours recoupé par une source policière officielle. Et il y a souvent des distorsions entre les deux. »

Anissa Rami (Booska P et AJAR)  :

 « L’AJAR a été créée avant la mort de Nahel. On est environ 200 membres. Notre rôle est d’améliorer les conditions de travail des journalistes racisés et d’analyser les biais racistes dans les médias qui existent, y compris au sein de médias de gauche. » 

« À l’AJAR, notre but est de faire de la pédagogie pour les journalistes et les publics qui doivent savoir ce qui peut être problématique ou non. Pourquoi on utilise un vocabulaire, pourquoi on criminalise les victimes de violences policières ou pourquoi on utilise le terme banlieue. »

Erwan Ruty (fondateur Medialab93) : 

« Là ou les quartiers ont réussi, c’est que la culture populaire est en train de devenir dominante dans la culture générale française. Avec le MediaLab93, on a mené un grand nombre de rencontres avec associatifs, politiques, médias pour faire émerger une parole issue des quartiers par tous les moyens nécessaires. » 

« La réflexion qu’il y avait eu en 2005 n’existe plus. C’est un traitement fait-diversier ou policier qui s’impose, mais quasi plus de réflexion de fond sur les quartiers. Il y a une détérioration qui valide une sorte de dématérialisation des banlieues qui disparaissent de l’imaginaire collectif. » 

À retenir

Les quartiers populaires n’intéressent plus en tant que tels, au profit d’un sensationnalisme qui consiste à ne couvrir que les évènements traumatiques. En prenant de moins en moins en compte la parole des premiers concernés : leurs habitants. Au contraire, les quatre intervenants s’accordent pour évoquer une détérioration de cette couverture médiatique, qui au mieux déforme, au pire stigmatise et discrimine. Celle-ci s’inscrit, selon eux, dans un agenda politico-médiatique qui ne cesse de pencher vers l’extrême droite. Plus que jamais, une autre information est nécessaire afin de raconter le plus fidèlement possible ces quartiers, en associant leurs habitants au processus de production de l’information.

 

Dario Nadal (EPJT)