Avec Christophe DELEU, Professeur en sciences de l’information et de la communication au Cuej (Université de Strasbourg); Jean-Didier DERHY, Rédacteur en chef adjoint du Progrès; Laetitia GONON, Maîtresse de conférences en langue et stylistique françaises (Université de Rouen) et Bérénice MARIAU, Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication (Institut catholique de Paris).
La rencontre était co-animée par Simon GADRAS, responsable du master Nouvelles Pratiques Journalistiques (Université Lyon 2) & Audrey ALVÈS, responsable du master 2 Journalisme et médias numériques (Université de Lorraine, Crem).
Les Enjeux
Le fait divers se réinvente constamment. C’est ce qu’ont démontré les intervenants de cette conférence en plongeant dans les racines historiques de ce genre journalistique. Au départ, c’était un fourre-tout : phénomènes météorologiques extraordinaires, naufrages spectaculaires, etc. Puis le genre s’est affiné. À partir des années 1840-1850, accidents, vols et crimes sont devenus le cœur de cette rubrique que nos ancêtres journalistiques ont nommée ainsi faute de savoir où ranger ces informations inclassables. Car le fait divers, c’est avant tout une dérogation à la norme. Des événements qui arrivent toujours aux autres, jamais à nous, et c’est peut-être là l’une des raisons de notre fascination collective. Au-delà du fait lui-même, c’est aussi une forme narrative particulière, marquée par le retournement de situation et l’inattendu qui vient briser le quotidien.
Ce qu’ils ont dit
Christophe DELEU (professeur en sciences de l’information et de la communication au Cuej) : « Le fait divers, c’est une dérogation à la norme. Ce sont des choses qui arrivent aux autres. Je crois que l’aspect plus caché, c’est qu’on n’a pas envie que ça nous arrive. Le fait de voir d’autres personnes impliquées, ça nous permet de l’entrevoir. »
« Le fait divers, ce qui fascine le plus, c’est que c’est une énigme. Que cela soit l’affaire Ligonnès ou Gregory, on n’a pas le solution à l’énigme, on a l’impression que d’autres épisodes pourraient encore arriver. »
« Avec le podcast « Serial », la position du journaliste vis-à-vis du fait divers a complètement changé. La journaliste, Sarah Koenig s’implique dans la narration. Par exemple, elle n’hésite pas à faire part de ses doutes dans l’affaire. »
Jean-Didier DERHY (Rédacteur en chef adjoint du Progrès) : « Il y a eu un vrai changement sur les trente dernières années pour l’illustration du fait divers. En presse quotidienne régionale, les gens sont nettement plus réticents à être photographiés. En revanche, quand les caméras de télévision arrivent, ils acceptent plus souvent. »
« Au Progrès, on a mis en place une charte dans le traitement des faits divers. On prend la responsabilité de ce qu’on a écrit. Pour moi, il faut un code qui puisse sanctionner quelqu’un qui manquerait à ce code. »
« Je suis perplexe avec l’IA, on doit être extrêmement vigilant. Je pense qu’on ne doit surtout pas jouer aux apprentis sorciers avec ça. »
Laetitia GONON (Maîtresse de conférences en langue et stylistique françaises) : « L’expression « fait divers » n’arrive pas avant les années 1830, mais elle existe dès le 15e siècle. Aux origines, on a des feuilles volantes qui racontent l’histoire d’un accident lié à la météo, un naufrage, ou encore un mouton à cinq pattes. »
« Dans les années 1840, 1850, les accidents, les vols et les crimes deviennent le cœur de cette rubrique. »
« Le fait divers, c’est le petit fait qui déroge à la norme. »
Bérénice MARIAU (Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication) : « Le fait divers est très marqué par la figure du retournement de situation. Le fait divers n’est pas qu’un type de fait, c’est aussi un type de mise en récit. »
« L’affaire Papy Voise a été pionnière dans la politisation du fait divers. En 2002, Jean-Marie Le Pen arrive pour la première fois au second tour. Cette affaire, qui tournait en boucle sur les chaînes d’information, a mis en visibilité un fait divers propice à la récupération politique. »
À retenir
Les intervenants ont été unanimes sur une chose : le fait divers, c’est ce petit fait qui déroge à la norme et qui peut, lorsqu’il s’étire dans le temps, devenir une véritable affaire. Le fait divers peut aussi devenir un enjeu politique majeur. L’affaire Papy Voise en 2002, ou plus récemment l’affaire de Crépol, ont été sujets à une instrumentalisation sur laquelle les intervenants se sont interrogés. Car le journaliste fait-diversier n’est ni un policier ni un justicier. Un principe fondamental dans une démocratie : comme l’ont rappelé les intervenants, dans une dictature, le fait divers n’existe tout simplement pas.
Félix Didier (EPJT)