Avec Laure BEAULIEU, Docteure en Sciences de l’information et de la communication de l’Université Paris 8 ; Laurène DAYCARD, journaliste indépendante et autrice ; Terezinha SILVA Professeure au département de journalisme de l’Université de Santa Catarina (Brésil) et Giuseppina SAPIO Maîtresse de conférences à l’Université Paris 8.
Co-animée par Chloë SALLES, Directrice des études de l’Ecole de journalisme de Grenoble (Université Grenoble Alpes) & Lise JACQUEZ, responsable du BUT Journalisme de Vichy (Université Clermont Auvergne).
Les enjeux
Habitués des pages « faits divers », les féminicides figurent de plus en plus en « société ». Un phénomène plus que nécessaire selon l’association MeTooMedia : « Les faits divers sont une case fourre-tout. C’est que qu’on ne peut pas nommer. Or, nommer c’est exister ».
Ce déplacement témoigne d’une certaine reconnaissance de leur caractère structurel. Lorsqu’ils sont traités dans la rubrique des « faits divers », les féminicides sont perçus comme des évènements isolés, ne s’inscrivant pas dans un contexte social.
Ce qu’ils ont dit
Laure BEAULIEU (Docteure en Science de l’information et de la communication à Paris 8) : « L’année 2019 est un moment de bascule. On observe une évolution des pratiques journalistiques avec un changement de dénomination et le passage d’une rubrique « police-Justice » à une rubrique « société ». »
« Le terme de « crime passionnel » est désormais devenu repoussoir. Ceux qui l’utilisent sont perçus comme des mauvais journalistes. Or, les sources continuent de l’employer. Se pose alors la question de quoi faire. »
« Aujourd’hui, les termes ont changé. Mais la manière de percevoir les faits est toujours la même. Lorsqu’un homme tue une femme, on va généralement le renvoyer à son origine ethnique ou à sa classe sociale. »
Laurène DAYCARD (journaliste indépendante et autrice) : « Malgré le changement médiatique, le sentiment de solitude persiste lorsqu’on travaille sur ce sujet. C’est surtout l’entraide entre journalistes qui nous permet de tenir. D’ailleurs, la manière dont un média traite et accompagne ses journalistes est un indicateur de son orientation éditoriale. »
Terezinha SILVA (Professeure à l’Université de Santa Catarina) : « Il y a plusieurs problèmes dans la couverture médiatique des féminicides : sensationnalisme, dépendance excessive aux ressources policières, absence de mise en contexte, stigmatisation des victimes. On leur attribue une partie de responsabilité dans leur propre meurtre. »
« L’inscription des féminicides dans les «faits divers» fait de ces derniers des crimes épisodiques, ponctuels. Ainsi, ils ne sont pas inscrits dans un contexte de violence de genre, dans un problème structurel. »
« Cette évolution progressive est le résultat de nouvelles lois et du travail des associations féministes pout faire sortir les féminicides de l’espace domestique. »
Giuseppina SAPIO (Maîtresse de conférences à Paris 8) : « Avant 2019, le terme « féminicide » apparaît comme polémique dans l’espace médiatique français. On préfère la formule « crime passionnel ». Il est d’ailleurs utilisé pour parler de ce qui se passe à l’étranger mais absolument pas pour décrire notre réalité nationale. »
« Le terme « crime passionnel » est une construction jounrnalistique. Il est né au 19e siècle, lorsque les faits divers sont apparus. Les articles étaient écrits par des hommes qui empruntaient à la littérature certains narratifs. Il y a un lien profond entre productions culturelles et fabrication de l’information. »
À retenir
Depuis 2019, le terme « féminicide » s’est imposé face à celui de « crime passionnel » dans les médias. Un changement de dénomination qui s’accompagne d’une évolution des pratiques : le rapport aux sources n’est pas le même que pour les autres enquêtes. Les journalistes leur laissent la possibilité de refuser la publication de l’enquête jusqu’au dernier moment et d’être anonyme.
Mais malgré cette avancée, les féminicides font parfois l’objet d’un traitement sensationnaliste, que ce soit dans les médias nationaux ou régionaux.
Par ailleurs, travailler sur les féminicides peut être traumatisant pour les journalistes. Très peu de dispositifs sont pourtant mis en place dans les rédactions pour proposer une mise à distance ou des débriefings.
Lucie Feuillolay (EPJT)