Vous estimez que les grands médias mainstream ont fait des efforts pour mieux traiter les questions écologiques. Comment cette évolution s’est-elle concrétisée ?
Moran Kerinec : Il y a une nette amélioration du traitement des sujets liés à l’écologie. France Télévisions, l’AFP ou encore TF1 ont formé leurs journalistes aux enjeux environnementaux, à la dégradation de la biodiversité et au réchauffement climatique. Cet effort a permis une meilleure compréhension des problématiques et un travail plus approfondi. Des sujets autrefois considérés comme marginaux, traités par Reporterre (ndlr, média indépendant dédié à l’écologie) il y a dix ans, sont aujourd’hui repris par les médias mainstream. L’aggravation des crises climatiques a renforcé la crédibilité des médias spécialisés et poussé d’autres à leur emboîter le pas.
Vous mentionnez la pression exercée par les lobbyistes après la publication d’enquêtes critiquant certains grands projets d’infrastructure. Comment cette pression se manifeste-t-elle concrètement ?
M.K : Dès qu’un journaliste publie un article critique, il est fréquent que des lobbyistes réagissent en exerçant une pression qu’ils veulent dissuasive. C’est le cas des « grands projets inutiles », notamment la ligne ferroviaire Lyon-Turin, qui relie la France et l’Italie, sur laquelle j’ai travaillé. Ce chantier coûte beaucoup d’argent public et a continuellement dérapé depuis 20 ans. Il aura de lourdes conséquences environnementales, notamment sur les ressources en eau. Le projet remet en question une idée largement acceptée : le train est généralement perçu comme un mode de transport écologique. Or, dans ce cas-là, son impact écologique est discutable. L’opposition à ce projet se heurte à une communication bien huilée avançant ces arguments : il bénéficierait de financements importants, permettrait de créer des emplois et améliorerait le trafic vers Turin. Il est plus facile d’adhérer à ce discours que d’aller fouiller dans les rapports et découvrir que la réalité est nettement plus nuancée.
En 2024, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a mis en garde Sud Radio à la suite de propos climatosceptiques tenus à l’antenne. Pourquoi ces discours résonnent-ils encore auprès du public d’après vous ?
M.K : Tous les médias ne sont pas engagés pour une meilleure couverture de la crise environnementale. Le journal Le Point ou les médias de la Bolloré-sphère ont tendance à minimiser l’impact du dérèglement climatique et à donner la parole à des chercheurs aux travaux controversés. Ce n’est pas un hasard : ces discours permettent d’éviter de remettre en cause un modèle économique fondé sur la course aux profits.
C’est rassurant pour une partie du public d’entendre qu’il n’y a pas de crise mais ce n’est pas la réalité scientifique ; cela alimente non seulement la désinformation mais retarde également la prise de conscience et l’action. L’administration Trump, par exemple, a cherché à faire disparaître certains termes des publications scientifiques – « changement climatique », « gaz à effet de serre », « justice environnementale » – pour favoriser l’industrie fossile. Ces attaques existent encore aujourd’hui, et notre rôle en tant que journalistes est d’être une chambre d’écho des discours scientifiques.
Les algorithmes des plateformes numériques favorisent certains contenus plutôt que d’autres. Comment les médias peuvent-ils préserver leur visibilité ?
M.K : Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ont un énorme pouvoir. Certains médias ont même été désindexés par Google, ce qui les rend pratiquement invisibles sur les moteurs de recherche. Pour s’émanciper de cette dépendance, les rédactions doivent investir dans des alternatives : les mailing lists, par exemple, permettent d’envoyer directement aux abonnés une sélection d’articles, sans passer par les réseaux sociaux. Ce modèle, utilisé par de plus en plus par les rédactions, leur rend le contrôle de la diffusion des informations.
Vous insistez sur la nécessité de présenter des alternatives positives pour éviter un traitement trop alarmiste des enjeux climatiques. Comment équilibrer rigueur et mise en avant de solutions ?
M.K : Une approche trop alarmiste risque de provoquer un rejet ou nourrir l’éco-anxiété. L’objectif d’un journaliste est d’informer et non pas choquer ; ce n’est pas l’outil le plus pertinent pour raconter nos histoires. Certes, les constats sur la crise climatique sont souvent préoccupants, mais il est essentiel de montrer que des alternatives et des solutions existent. Nous avons un rôle à jouer : donner aux citoyens les clés pour qu’ils comprennent les enjeux, mais aussi les inspirer et les légitimer à agir.
Propos recueillis par Anaïs Ourlis