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[Interview] Héléna Berkaoui, rédactrice en chef du Bondy Blog : « L’EMI déconstruit les stéréotypes »

Tours 2025

12 Mar 2025

Héléna Berkaoui revient sur les défis auxquels elle est confrontée et sur l’évolution du traitement médiatique des banlieues en France.
Héléna Berkaoui est rédactrice en chef du Bondy Blog.

Le Bondy Blog fête ses 20 ans. Constatez-vous une évolution du regard médiatique sur les quartiers populaires ?

Héléna Berkaoui. Il y a eu des changements, mais pas forcément dans le bon sens. Aujourd’hui, les médias sont encore plus concentrés entre les mains de quelques grands groupes, et les chaînes d’information en continu comme CNews ont fait exploser le traitement sensationnaliste de l’actualité. À l’époque, il y avait déjà des biais, des stéréotypes. Mais aujourd’hui, on est face à des rédactions qui assument une hostilité permanente envers les quartiers populaires. Il y a une distance énorme entre le regard que nous portons sur ces événements et la manière dont ils sont traités dans certains médias. Nous avons l’impression que notre parole, pourtant basée sur des faits et un travail de terrain, est constamment renvoyée à une posture militante. Un exemple frappant: la couverture médiatique des révoltes de 2023. La question des violences policières a été quasiment évacuée du débat public. Pourtant, les faits sont là: il y a une augmentation des homicides policiers recensée par des chercheurs. Mais plutôt que d’en parler, certains journalistes ont préféré réduire ces révoltes à du simple vandalisme.

Depuis 2022, le Bondy Blog a perdu près de 130 000 euros de subventions, soit la moitié de ses financements publics. Comment expliquer cette baisse brutale et quel effet cela a-t-il sur votre travail ?

H. B. Pendant quinze ans, nous avons reçu une subvention annuelle de la part du ministère de la Culture. Mais après les révoltes urbaines de 2023, cette aide a été réduite, sans explication claire. Il y a un hasard de calendrier assez troublant: au lieu de renforcer les initiatives comme la nôtre, qui permettent de donner la parole aux quartiers populaires, on choisit de les fragiliser. Nous avons donc lancé un appel aux dons en décembre 2024 pour compenser cette perte (qui a récolté 40 000 euros en un mois, ndlr), mais cela ne suffit pas à assurer notre pérennité. Nous sommes une petite rédaction, avec très peu de salariés et une majorité de contributeurs bénévoles. Cette coupe nous met en difficulté, alors même que notre raison d’être est évidente : proposer un autre récit des quartiers, loin des clichés.

Face aux discours médiatiques de plus en plus caricaturaux sur les banlieues, comment le Bondy Blog résiste-t-il ?

H. B. Il nous arrive de nous demander s’il faut répondre aux polémiques lancées par des rédactions, mais nous préférons consacrer notre énergie à raconter des histoires qui ne trouvent pas leur place ailleurs. Notre rôle est aussi éducatif. Les membres de la rédaction interviennent dans des collèges, des lycées et des centres sociaux pour accompagner les jeunes dans leur rapport à l’information. L’objectif est de leur donner les clés pour comprendre les rouages médiatiques. Ils produisent aussi des écrits. Ce travail est essentiel pour déconstruire les stéréotypes qui pèsent sur eux. Mais il faut être lucide : il est épuisant de devoir constamment déconstruire les mêmes idées reçues. Le répertoire des polémiques médiatiques sur les quartiers populaires est extrêmement restreint: l’insécurité, le voile, l’islamisme supposé… Ces sujets reviennent en boucle, toujours traités sous le même prisme.

Le Bondy Blog est parfois accusé de manquer de neutralité. Comment répondez-vous à cette critique et comment garantissez-vous votre indépendance ?

H. B. La neutralité est un mythe. Tout(e) journaliste à un regard façonné par son milieu social et ses expériences. Ce qui importe, ce n’est pas de prétendre être neutre, mais d’être honnête dans sa démarche journalistique. Quand on lit le Bondy Blog, on sait que nous sommes un média porté par la jeunesse des quartiers populaires, et que cela influence notre regard. Mais nous sommes rigoureux et indépendants. Nous n’avons aucun lien avec des partis politiques ou des mouvements militants. Nous respectons les mêmes règles déontologiques que tout le monde. Ce qui est frappant, c’est que cette question est souvent posée aux médias indépendants comme le nôtre, mais rarement aux grands groupes détenus par des milliardaires. Pourtant, ils ont aussi une ligne éditoriale et des biais idéologiques forts.

Recueilli par Tristan LOMBARD et Antonin Jouisse/EPJT