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[Enquête] Les démocraties à l’épreuve de la désinformation

Tours 2025

13 Mar 2025

Il y a dans le monde entier une montée en puissance de la désinformation. Ses effets oscillent entre simple confusion de l'opinion et invalidation d'un scrutin.
Photo : Dario NADAL/EPJT

Le 6 décembre 2024 a fait date dans l’histoire des démocraties européennes. La Cour constitutionnelle de Roumanie a pris une décision sans précédent : l’annulation du scrutin présidentiel. La raison ? Une fraude électorale liée aux dépenses du candidat d’extrême droite Călin Georgescu lors de sa campagne. Mais surtout « l’ingérence étrangère massive », qui a manipulé l’opinion publique via les réseaux sociaux.

« Les Roumains pensaient que cela ne les concernait pas, qu’ils n’étaient pas dans la zone d’intérêt de Moscou. Finalement, ils l’étaient », témoigne Angela Grămadă, présidente de l’Experts for Security and Global Affairs Association en Roumanie. Pour la première fois, la désinformation est officiellement reconnue comme une menace suffisamment alarmante pour annuler une élection nationale.

Une arme de déstabilisation massive

Le rapport de 14 pages « Manipulation d’algorithmes et instrumentalisation d’influenceurs », publié par Viginum (le service français de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères) en février 2025, dévoile des tactiques de désinformation utilisées en Roumanie afin d’influencer le scrutin.

L’enquête révèle qu’un réseau d’influenceurs a été payé pour promouvoir le candidat prorusse Călin Georgescu, sur TikTok et d’autres plateformes. Un mode opératoire bien connu des services de sécurité : l’astroturfing. Il vise à donner artificiellement de l’ampleur à un sujet, en laissant croire qu’il s’agit d’un mouvement spontané. En Roumanie, Călin Georgescu n’aurait pas pu avoir autant de soutiens sur TikTok sans une campagne bien coordonnée. Actifs sur d’autres réseaux comme Discord et Telegram, des internautes se sont transmis des consignes pour mettre en place le hashtag #echilibrusiverticalitate (« équilibre et verticalité ») et #unliderpotrivitpentrumine (« un dirigeant qui me convient »), inséré sous les publications d’influenceurs. Ils permettent de décrire le potentiel « candidat idéal ».

Selon le rapport de l’Indice de démocratie de l’Economist Intelligence Unit (EIU) seulement 45% de la population mondiale vit en démocratie, un déclin par rapport à 2006, où ce chiffre ateignait 51,3%. Photo : Dario NADAL/EPJT

« Ce n’est pas la faute de TikTok, qui est juste un médium. Derrière chaque algorithme, il y a des humains qui choisissent quels contenus mettre en avant. Dire « c’est l’algorithme » permet aux plateformes de se dédouaner, alors qu’en réalité, ces choix sont délibérés », explique Jean-Marc Bourguignon, « hacktiviste » et cofondateur de Nothing2Hide.

Si la Roumanie a servi de laboratoire pour les techniques de manipulation de l’information, l’Europe entière est désormais dans la ligne de mire des opérations de désinformation. La « guerre cognitive », concept désormais reconnu par l’Otan, repose sur cette stratégie : semer la confusion, diviser la société et inciter les citoyens à douter de leurs propres institutions.

Un déclin démocratique

En 2024, plus de la moitié de la population mondiale s’est présentée devant les urnes. Du jamais vu. Les américains et européens, entre autres, ont été confrontés aux faiblesses de leur démocraties face à la désinformation croissante. Le rapport de l’Indice de démocratie de l’Economist Intelligence Unit (EIU) a révélé que seulement 45 % de la population mondiale vit sous un régime démocratique, un déclin par rapport à 2006, où ce chiffre atteignait 51,3%.

Avec le recul des démocraties, la confiance envers les institutions diminue : « Il y a déjà un terreau de méfiance. On l’avait observé il y a déjà quelques années. Une méfiance des institutions, une méfiance des médias également », explique Carole Grimaud, analyste de la Russie, chercheuse en sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Aix-Marseille. « Cette méfiance est devenue un puissant levier pour les campagnes de désinformation qui cherchent à affaiblir les démocraties de l’intérieur. »

La présidentielle de 2027 risque-t-elle l’annulation?

La France n’est pas immunisée contre ce type d’attaques, même si sa vulnérabilité diffère de celle de la Roumanie. L’année 2024 a marqué la rétrogradation de « démocratie complète » à « démocratie imparfaite » dans le pays, selon le rapport de l’EIU. Damien Bol, politologue au Centre de recherches politiques de Sciences Po et directeur du Réseau d’études électorales, se veut rassurant sur un point : « Comme d’autres démocraties établies, nous bénéficions d’un électorat plus enraciné, où les comportements électoraux changent moins radicalement d’une élection à l’autre. »

Mais cela signifie-t-il que la désinformation y est moins efficace ? Pas nécessairement : « Il y a plusieurs années, une telle déstabilisation paraissait peu probable. Mais aujourd’hui, la situation a changé, notamment avec la montée de l’extrême droite et la banalisation de ses idées », nuance quant à lui le hacktiviste Jean-Marc Bourguignon. De plus, le rapport du Viginum montre que la France, comme les autres États, se repose sur la modération des réseaux sociaux sans être certaine de leur capacité à réguler les contenus. Le rapport souligne tout de même que ces plateformes sont techniquement soumises à des obligations tant du point de vue des lois nationales que du règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act).

Des outils insuffisants pour lutter à court terme. Mais pour Jean-Marc Bourguignon, la population française a un « électorat qui reste largement composé de personnes qui ne sont pas nées avec internet et qui ont une consommation médiatique plus traditionnelle ». Des données qui sont à priori rassurantes pour la prochaine élection présidentielle.

Karyna NAUHOLNA/EPJT et Elodie MARTINEZ/EPJT