Le 24 septembre 2024, l’auteur du meurtre de Philippine, jeune étudiante assassinée au bois de Boulogne (Hauts-de-Seine), est arrêté à la frontière suisse. Condamné en 2019 pour viol, le suspect fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). En une journée, l’extrême droite se saisit du fait divers : à 20 h 03, Damien Rieu, militant de Reconquête!, publie un premier tweet : « Philippine est une nouvelle Lola », en référence à l’assassinat d’une autre jeune fille en octobre 2022 et dont la suspecte était illégalement en France. À chaque fait divers impliquant une nationalité étrangère ou une expulsion du territoire, la situation est la même : l’affaire est récupérée par un(e) politique de droite et prend de l’ampleur grâce aux réseaux sociaux.
Youmni Kezzouf, journaliste à Mediapart, s’est intéressé à ce processus de récupération. Il fait ce constat : « Tout est minuté. » Après le tweet de Damien Rieu sur l’affaire Philippine, à 22 h 11, Matthieu Valet, ancien policier et porte-parole du Rassemblement national, intervient. Il relaie l’affaire en insistant sur « l’absence d’expulsion » du suspect. La mécanique est enclenchée. Les jours suivants, Matthieu Valet fera le tour des plateaux télé et témoignera au micro de BFMTV.
L’extrême droite n’agit pas au hasard. Yves Bordenave, ancien journaliste au Monde et à L’Humanité, l’a constaté durant sa carrière : « Quand un fait divers implique une personne issue de l’immigration, l’extrême droite s’en sert pour appuyer son discours. » Jean-Guy Protin, membre du bureau RN 37, explique que son parti préfère les qualifier de « faits de société, en raison de leur fréquence et de leur caractère répété ». Yves Bordenave rappelle que, par définition, le fait divers est un événement imprévu : « Il ne répond à aucune logique politique, idéologique ou sociale. Il échappe à la raison et relève d’une infraction isolée. »
Saturer pour mieux s’imposer
Pour imposer leur vision, les partis politiques utilisent les réseaux sociaux. La plateforme X (ex-Twitter) est leur principal cheval de bataille. Et pour cause, selon Youmni Kezzouf, ces partis maîtrisent parfaitement les codes du numérique. « Reconquête! utilise la récupération politique comme un outil militant et va même jusqu’à rémunérer des personnes pour cela », explique-t-il. Derrière ces profils, on retrouve des « influenceurs d’extrême droite », très actifs en ligne, à l’image de Samuel Lafont, porte-parole de Reconquête!, ou de Damien Rieu. Réputés pour leur maîtrise du web et de ses rouages, leur principal moyen d’action repose sur l’astroturfing, une technique qui consiste à saturer les réseaux sociaux avec un même hashtag pour le faire gagner en popularité (voir encadré). À la recherche de faits divers faisant écho à leur discours politique, ils traquent et surveillent en permanence « les articles de la presse quotidienne régionale » qui fourmillent de faits divers, explique Youmni Kezzouf. Des sites identitaires comme Fdesouche repartagent ensuite l’information en masse. Pour Gaël Stephan, chercheur à l’université de Lorraine sur les médias d’extrême droite, « ce type de plateforme sert de chambre d’écho ».
Les militants peuvent s’organiser ensemble via des canaux Telegram. La force du réseau de ces figures d’extrême droite leur permet d’être en contact avec des sources policières qui peuvent leur apporter des compléments d’informations sur l’identité d’un suspect. Les militants font ensuite office de relais sur X ou sur d’autres espaces en ligne. Si certaines actions sont très organisées, beaucoup reposent aussi sur la spontanéité. « De partage en partage, l’information gagne en importance et finit par toucher le cercle politique, qui s’indigne en la communiquant », rappelle Youmni Kezzouf. Même mécanique sur Instagram. Lors de l’affaire Lola, Gaël Stephan a observé un changement de la part des utilisateurs : « Les enquêtés, des militants de Reconquête! ne postaient plus leur contenu habituel, du type photos de plats, de sorties, etc. Beaucoup ont commencé à publier des visuels en hommage à l’enfant. »

Fdesouche, site d’extrême droite et collaboratif créé en 2005, répertorie les articles de presse sur des faits divers repris ensuite par des militants.. Photo : Gabriel Ziar/EPJT
Jouer sur la corde sensible
Cette instrumentalisation du fait divers par les politiques ne date pas d’hier : « C’est une vieille habitude pour se faire valoir et acquérir de la sympathie » auprès de potentiels électeurs, raconte Yves Bordenave. Déjà en 2002, à l’approche du second tour, Jean-Marie Le Pen s’était servi de l’affaire Papy Voise – un octogénaire agressé à son domicile à Orléans (Loiret) – comme d’un argument politique. Pour convaincre les électeurs, militants comme responsables jouent « sur la corde sensible », insiste Gaël Stephan en insistant sur l’horreur et l’émotion provoquée par l’affaire.
Face aux accusations de récupération politique, le RN se défend. Selon Jean-Guy Protin, leurs opposants les accusent de manipulation pour « éviter d’aborder la question de l’immigration ». Au sein de l’échiquier politique, c’est Reconquête! qui pousse cette stratégie à son paroxysme. Lors de l’affaire Lola, les partisans d’Éric Zemmour avaient été jusqu’à acheter des noms de domaine pour s’approprier l’affaire. Si ce type de manipulation n’est pas nouveau, l’ère du numérique lui donne une ampleur inédite. « Aujourd’hui, résume Yves Bordenave, c’est celui qui a le plus de succès sur les réseaux sociaux qui impose son récit et l’emporte. »